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9 JUIN 2026

JEAN-PAUL SARTRE : LE PRIX NOBEL REFUSÉ

Le 22 octobre 1964, l’Académie suédoise annonce que le prix Nobel de littérature est décerné à Jean-Paul Sartre, « pour son œuvre qui, riche d’idées et empreinte d’esprit de liberté et de recherche de la vérité, a exercé une vaste influence sur notre époque ». Le lauréat refuse. Il devient — et reste à ce jour — la seule personne à avoir décliné volontairement le Nobel de littérature….
Le 22 octobre 1964, l’Académie suédoise annonce que le prix Nobel de littérature est décerné à Jean-Paul Sartre, « pour son œuvre qui, riche d’idées et empreinte d’esprit de liberté et de recherche de la vérité, a exercé une vaste influence sur notre époque ». Le lauréat refuse. Il devient — et reste à ce jour — la seule personne à avoir décliné volontairement le Nobel de littérature. Le geste fait scandale. Il fait surtout entrer un refus dans la légende d’un homme qui avait passé sa vie à dire non.

Sartre n’avait pas attendu Stockholm. Non à la Légion d’honneur, proposée en 1945. Non au Collège de France, que des amis lui suggéraient. Non, par avance, au prix Lénine, qu’il aurait écarté de la même manière. Le refus du Nobel n’est pas un coup d’éclat isolé : c’est la conclusion logique d’une conception de l’écrivain qu’il défendait depuis trente ans. « L’écrivain doit refuser de se laisser transformer en institution », dira-t-il. La phrase résume une vie.

Romancier, dramaturge, philosophe, polémiste, militant : Sartre fut tout cela à la fois, au point d’incarner pour le XXe siècle la figure même de l’intellectuel engagé. Né en 1905, mort en 1980, il a traversé le siècle de ses guerres, de ses idéologies et de ses désillusions, en soutenant qu’aucune ne pouvait dispenser l’homme de choisir. Sa formule — « l’homme est condamné à être libre » — n’est pas un slogan. C’est un programme exigeant, parfois invivable.

Ce que révèle le refus de 1964 dépasse l’anecdote. Il pose une question que notre époque, saturée de prix, de classements et de consécrations, a presque oubliée : un créateur peut-il rester libre une fois reconnu ? Sartre répondait non. Il craignait que la couronne ne fige l’œuvre, que le « Sartre, prix Nobel » ne parle plus avec la même voix que le « Sartre » tout court. Ce n’était pas de la coquetterie. C’était de la cohérence — et, comme souvent chez lui, une cohérence un peu écrasante.
L’HOMME: UNE VIE D’ENGAGEMENT… Jean-Paul Charles Aymard Sartre naît le 21 juin 1905 à Paris, dans une bourgeoisie intellectuelle cultivée. Son père, officier de marine, meurt alors qu’il n’a pas deux ans. L’enfant grandit auprès de son grand-père maternel, Charles Schweitzer, professeur d’allemand, bibliophile et pédagogue — et oncle d’Albert Schweitzer, futur prix Nobel de la paix….
L’HOMME: UNE VIE D’ENGAGEMENT… Jean-Paul Charles Aymard Sartre naît le 21 juin 1905 à Paris, dans une bourgeoisie intellectuelle cultivée. Son père, officier de marine, meurt alors qu’il n’a pas deux ans. L’enfant grandit auprès de son grand-père maternel, Charles Schweitzer, professeur d’allemand, bibliophile et pédagogue — et oncle d’Albert Schweitzer, futur prix Nobel de la paix. Petit, myope, atteint de strabisme, le garçon trouve dans les livres un refuge et un terrain de maîtrise. La littérature sera, dès l’enfance, à la fois une vocation et une revanche.

Élève au lycée Henri-IV puis à l’École normale supérieure, il y rencontre Raymond Aron, Paul Nizan et, en juillet 1929, Simone de Beauvoir. Après un premier échec en 1928, il est reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1929 ; Beauvoir est deuxième. De cette rencontre naît l’un des couples intellectuels les plus singuliers du siècle : un pacte d’amour libre et de fidélité philosophique qui durera jusqu’à la mort, en dépit des « amours contingentes » de l’un et de l’autre.

La guerre fait de lui un penseur de l’engagement. Mobilisé comme météorologue en 1939, fait prisonnier en 1940, il passe une dizaine de mois dans un stalag allemand, où il lit Heidegger et improvise des cours pour ses camarades. Libéré en mars 1941 — non par une évasion romanesque, mais à la faveur d’un certificat médical invoquant sa mauvaise vue —, il rentre à Paris et fonde un éphémère mouvement de résistance, « Socialisme et liberté ». Sa résistance fut réelle mais modeste : Sartre choisit le terrain qui était le sien, celui des mots, et écrit pour la scène des pièces de révolte allusive.

L’après-guerre le consacre. Avec L’existentialisme est un humanisme (1946), il devient l’écrivain dont on s’arrache les conférences, l’animateur de la revue Les Temps modernes, la figure centrale de Saint-Germain-des-Prés. Les années 1950 et 1960 sont celles du combat : il soutient les communistes sans adhérer au Parti, dénonce la guerre d’Indochine, prend parti pour l’indépendance algérienne, préface Frantz Fanon, rencontre Che Guevara. Il devient une conscience — adulée, détestée, jamais ignorée.
L’ŒUVRE: UNE AMBITION TOTALE.. Sartre n’a jamais séparé la littérature de la philosophie. Roman, théâtre, essai, biographie : tout, chez lui, sert le même projet — penser la liberté de l’homme dans un monde sans Dieu. Cette ambition de l’œuvre totale explique l’ampleur d’une production qui déborde de tous les genres et finit parfois par les épuiser….
L’ŒUVRE: UNE AMBITION TOTALE.. Sartre n’a jamais séparé la littérature de la philosophie. Roman, théâtre, essai, biographie : tout, chez lui, sert le même projet — penser la liberté de l’homme dans un monde sans Dieu. Cette ambition de l’œuvre totale explique l’ampleur d’une production qui déborde de tous les genres et finit parfois par les épuiser.

La Nausée (1938) ouvre le cycle. Son héros, Roquentin, fait l’expérience de la contingence : l’existence n’a pas de raison d’être, elle déborde, elle est de trop. De cette nausée naît l’idée matricielle de l’existentialisme : si rien n’a de sens donné, tout reste à inventer. Le recueil de nouvelles Le Mur (1939) prolonge cette exploration des situations limites.

Le théâtre lui donne sa popularité. Les Mouches (1943) réécrit le mythe d’Oreste pour exalter la liberté contre la tyrannie ; Huis clos (1944) livre la formule la plus citée du siècle — « l’enfer, c’est les autres » —, non comme une malédiction, mais comme le constat de l’interdépendance conflictuelle des libertés. Les Mains sales (1948) pose la question politique qui le hante : peut-on agir sans se salir les mains ?

Restent les grands chantiers. Le cycle romanesque des Chemins de la liberté (1945-1949) peint une France au bord de la guerre, hantée par la peur et le mensonge. La Critique de la raison dialectique (1960) tente de réconcilier liberté individuelle et marxisme. Et Les Mots (1964) — l’autobiographie ironique parue l’année même du Nobel — désacralise l’enfance bourgeoise et la vocation littéraire avec un aveu désarmant : la littérature fut d’abord un mensonge compensatoire.
LA PHILOSOPHIE: LA LIBERTÉ COMME VERTIGE.. Au cœur de la pensée sartrienne, une formule : « l’existence précède l’essence ». Il n’y a pas de nature humaine donnée d’avance, pas de Dieu pour fixer le bien, pas de programme inscrit dans les choses. L’homme surgit d’abord, puis se définit par ses actes….
LA PHILOSOPHIE: LA LIBERTÉ COMME VERTIGE.. Au cœur de la pensée sartrienne, une formule : « l’existence précède l’essence ». Il n’y a pas de nature humaine donnée d’avance, pas de Dieu pour fixer le bien, pas de programme inscrit dans les choses. L’homme surgit d’abord, puis se définit par ses actes. Cette liberté n’est pas un confort : elle est un vertige, car elle implique une responsabilité sans limite. « L’homme est condamné à être libre » : condamné, parce qu’il n’a pas choisi d’exister ; libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il répond de tout ce qu’il fait.

À cette liberté répond une tentation : la « mauvaise foi ». C’est l’art de se mentir à soi-même pour fuir sa liberté — se cacher derrière son rôle, son caractère, sa condition. Le célèbre garçon de café de L’Être et le Néant (1943) joue à être garçon de café avec un peu trop d’application, comme pour se persuader qu’il n’est que cela. Toute société, suggère Sartre, repose sur ces fuites confortables.

De la liberté découle l’engagement. Choisir, c’est s’engager ; et écrire est un acte. De là le rôle que Sartre assigne à l’intellectuel : prendre parti, dénoncer l’oppression, refuser le silence — car l’inaction est encore un choix. C’est cette conviction, poussée jusqu’au bout, qui conduit au refus du Nobel : l’écrivain ne doit dépendre que de ses mots, jamais d’une institution qui parlerait à sa place.

Sa dernière grande tentative fut de réconcilier cette liberté avec l’Histoire. Compagnon de route du marxisme sans jamais s’y dissoudre, il refusa de réduire l’homme à un produit des structures : les hommes, soutenait-il, peuvent infléchir les déterminismes par leurs projets. L’existentialisme, disait-il, n’est pas un désespoir mais un humanisme : si rien n’est écrit, alors tout dépend de nous.
LE NOBEL — UN REFUS DEVENU LÉGENDE La chronologie, longtemps incertaine, a été éclairée par l’ouverture des archives de l’Académie en 2015, au terme du délai de secret de cinquante ans. Le comité Nobel avait arrêté son choix sur Sartre dès le 17 septembre 1964. L’écrivain, alerté par la rumeur, adressa le 14 octobre une lettre demandant à être retiré de la liste, précisant qu’il n’accepterait le prix ni en 1964 ni à l’avenir….
LE NOBEL — UN REFUS DEVENU LÉGENDE

La chronologie, longtemps incertaine, a été éclairée par l’ouverture des archives de l’Académie en 2015, au terme du délai de secret de cinquante ans. Le comité Nobel avait arrêté son choix sur Sartre dès le 17 septembre 1964. L’écrivain, alerté par la rumeur, adressa le 14 octobre une lettre demandant à être retiré de la liste, précisant qu’il n’accepterait le prix ni en 1964 ni à l’avenir. La lettre arriva trop tard : la décision était prise. Le 22 octobre, l’Académie couronna Sartre, qui, fidèle à sa parole, déclina.

Ses raisons, exposées dans une déclaration à la presse suédoise reprise par Le Monde et Le Figaro, étaient de deux ordres. Personnelles d’abord : il avait toujours refusé les distinctions officielles et tenait que les honneurs exercent sur le lecteur une pression indésirable. « Ce n’est pas la même chose, écrivait-il, si je signe Jean-Paul Sartre ou si je signe Jean-Paul Sartre, prix Nobel. » Objectives ensuite : en pleine guerre froide, le Nobel lui paraissait réservé aux écrivains de l’Ouest ou aux rebelles de l’Est, et son acceptation aurait pris la valeur d’un ralliement idéologique qu’il refusait.

Le geste ne fut pas sans contradictions, et ses adversaires ne s’en privèrent pas. On lui objecta que refuser le prix tout en publiant les raisons de son refus était une manière retorse de le recevoir deux fois. On rappela aussi que cet homme intraitable sur l’indépendance de l’écrivain s’était montré longtemps complaisant envers l’URSS, plus prompt à dénoncer les fautes de l’Occident que les crimes des régimes qu’il jugeait « progressistes ». La légende selon laquelle il aurait, des années plus tard, réclamé l’argent du prix — quelque 250 000 couronnes — n’a jamais été établie : elle relève du mythe.

Reste que le refus avait sa logique, et même son ironie. Sartre reprochait à l’Académie d’avoir ignoré des écrivains comme Cholokhov, Neruda ou Aragon ; or Cholokhov fut couronné dès l’année suivante, en 1965, et Neruda en 1971, comme si l’institution répondait point par point à son réquisitoire. La consécration qu’il fuyait l’a rattrapé autrement : aucun lauréat de 1964 n’est aujourd’hui plus célèbre que celui qui a dit non.

« L'écrivain doit donc refuser de se laisser transformer en institution, même si cela a lieu sous les formes les plus honorables » Jean-Paul Sartre, déclaration sur le refus du prix Nobel, 22 octobre 1964...
« L'écrivain doit donc refuser de se laisser transformer en institution, même si cela a lieu sous les formes les plus honorables » Jean-Paul Sartre, déclaration sur le refus du prix Nobel, 22 octobre 1964

POUR ALLER PLUS LOIN…Le refus du Nobel est devenu le symbole commode d’une vertu, l’intégrité de l’écrivain. Mais il dit aussi quelque chose de plus inconfortable sur Sartre lui-même : l’impossibilité où il était de séparer la pensée et la posture. Toute sa vie, il a voulu que ses actes coïncident avec ses idées, quitte à transformer chaque décision privée en démonstration publique….
POUR ALLER PLUS LOIN…Le refus du Nobel est devenu le symbole commode d’une vertu, l’intégrité de l’écrivain. Mais il dit aussi quelque chose de plus inconfortable sur Sartre lui-même : l’impossibilité où il était de séparer la pensée et la posture. Toute sa vie, il a voulu que ses actes coïncident avec ses idées, quitte à transformer chaque décision privée en démonstration publique. Refuser un prix était, pour lui, une manière d’écrire encore.

Cette exigence eut un revers. Le penseur de la liberté fut aussi l’homme des aveuglements : la complaisance envers le stalinisme, le soutien tardif à des mouvements violents, la sévérité à sens unique envers l’Occident. Aron, Camus, Merleau-Ponty — des amis devenus contradicteurs — lui reprochèrent d’avoir sacrifié la lucidité à l’engagement. La rupture avec Camus, en 1952, et celle avec Merleau-Ponty, qui quitta Les Temps modernes, laissèrent des cicatrices durables. Sartre, longtemps, eut raison contre les faits.

Et pourtant, depuis le début du XXIe siècle, son œuvre connaît un net regain. Son analyse de la mauvaise foi parle aux sociétés du spectacle, de l’image de soi et de l’identité construite. Sa réflexion sur la responsabilité, sur le rôle public de celui qui écrit, sur l’authenticité, résonne dans nos débats sur l’éthique et la vérité. Sa lucidité tardive sur les dérives totalitaires, ses derniers entretiens, son attachement obstiné à la dignité humaine ont contribué à le réhabiliter aux yeux mêmes de ceux qui le tenaient pour daté.

La question qu’il pose à notre époque est peut-être la plus actuelle de toutes. Nous vivons dans un monde de récompenses : prix, distinctions, classements, palmarès, validations en tout genre. La reconnaissance y est devenue une monnaie, et la consécration une étape de carrière. Sartre rappelle qu’il existe un autre rapport possible à la gloire : celui qui consiste à s’en méfier. Non par orgueil, mais parce qu’une œuvre vivante doit pouvoir se contredire, se renier, se dépasser — ce qu’un piédestal interdit.

Reste l’homme. Petit, myope, infatigable, capable d’écrire dix heures par jour et de renverser un débat d’une préface incendiaire. À sa mort, le 15 avril 1980, près de cinquante mille personnes suivirent son cercueil dans les rues de Paris — hommage spontané à un penseur que la France n’avait jamais su totalement aimer ni totalement renier. Il avait refusé d’être consacré de son vivant. Le peuple, lui, le consacra à sa manière : non comme une institution, mais comme une présence. C’est sans doute la seule forme de gloire qu’il aurait acceptée.

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